SOUVERAINETÉ EUROPÉENNE ET COMPÉTITIVITÉS ÉCONOMIQUE ET INDUSTRIELLE

Durée de la conférence : 2h00

Intervenant : Laurent GIOVACHINI, Co-président du Comité souveraineté et sécurité économiques des entreprises du MEDEF, Président de la Fédération Syntec et Directeur Général Adjoint de Sopra Steria

Communication et logistique : Eric CAMPION, Julien PIEL, Bérénice ROUPSARD

Animation : Eric CAMPION, Julien PIEL, Bérénice ROUPSARD

Propos introductifs par Éric CAMPION, Président de PanEurope France

L’Union Européenne doit faire face à une concurrence féroce tant à l’intérieur de son territoire qu’à l’extérieur.

Conférence de Laurent GIOVACHINI

Certes, la crise sanitaire a exacerbé les tensions, et souligné le besoin de souveraineté, mais le débat était déjà présent avant la crise. On peut notamment évoquer la concurrence sino-américaine sous la présidence américaine Trump.

  1. Un contexte qui appelle à un renouvellement de la compétitivité des entreprises

Le contexte actuel impacte lourdement les entreprises, et les positionnent au centre du jeu politique international. Les risques générés par ce climat sont de plusieurs natures : extra-territorialité des normes commerciales, sanctions économiques… Surtout, à ces risques classiques s’ajoutent de nouveaux risques tels que les flux de données qui les placent les entreprises dans des positions de vulnérabilité et de dépendance.

Il est clair que le temps de la mondialisation heureuse est révolu. Néanmoins, Monsieur Giovachini ne nous invite pas au repli sur soi ou à l’autarcie, mais plutôt, ce dernier lance un appel pour (re)développer la compétitivité des entreprises européennes.

  • La réaffirmation de la souveraineté européenne : un levier indispensable pour renouveler la compétitivité européenne

Si la France et l’Europe doivent restés ouverts au monde, un équilibre doit être trouvé entre souveraineté et compétitivité. En d’autres termes, il apparaît indispensable de maîtriser notre destin économique. Pour cela, il est nécessaire d’être en capacité de connaître nos dépendances, de les assumer et de les réduire lorsque cela est possible, et pertinent.

Dans le contexte actuel, de tensions géopolitiques et de prolongement de la crise sanitaire, Monsieur Giovachini identifie trois grands enjeux :

  • Renforcer l’indépendance des données
  • Maîtriser nos dépendances pour être plus résilient, sans verser dans l’autarcie
  • Rester attractif et renforcer le leadership

Ainsi, il ne s’agit pas d’adopter une approche défensive, mais une approche offensive qui intègre notamment le leadership technologique. En effet, les technologies de fracture doivent impérativement être maîtrisées. A cet égard, on peut saluer que ces dernières se situent au cœur du plan de relance (hydrogène vert, le cloud, les semi-conducteurs).

Cette approche de la souveraineté n’a pas de sens aux frontières françaises. La souveraineté doit être européenne.

  • Une souveraineté européenne à affirmer

Ainsi, affirmer la souveraineté européenne constitue un enjeu économique. A cet égard, Monsieur Giovachini rappelle la récente intégration des enjeux de souveraineté économique dans l’Agenda européen. On parle maintenant « d’autonomie stratégique ouverte » qui intègre de nombreux projets européens tels que Gaïa X.

Si ces efforts doivent, en effet, être soulignés, Monsieur Giovachini a observé quelques lacunes, particulièrement en matière de concurrence. Sur ce domaine, la législation européenne semble insuffisante. Malgré tout, la prolifération de projets en R&D dans le domaine spatial, de la défense ou encore de la santé, relayés par les pays membres pourrait faire naître des consortiums européens.

Une autre lacune du système économique européen a été soulignée par notre intervenant : les vulnérabilités d’approvisionnement. Le problème a clairement été mis en évidence par la crise sanitaire. Selon une étude récente, on compterait près de 137 produits sur lesquels l’UE est dépendante de sources étrangères. Au total, ces dépendances vis-à-vis des puissances étrangères concerneraient 6 domaines stratégiques (principe pharmaceutiques actifs, l’hydrogène, les batteries, les semi-conducteurs, les technologies en nuage). Dans ce cadre, il est nécessaire de réaliser une analyse fine des chaînes de production, pour identifier les filières à maîtriser sur le territoire national et sur le territoire européen (sanitaire, transition écologique). Autrement dit, il s’agit de développer une approche en cercles concentriques : le premier cercle, correspondrait aux productions hautement stratégiques et devant être relocalisées sur le territoire national, le second cercle, correspondrait aux productions relativement stratégiques et devant être relocalisées en Europe et le troisième cercle, correspondrait aux productions dont les enjeux sont beaucoup plus faibles, et pouvant être situées en dehors de l’UE. Finalement, la solution n’est pas de tout relocaliser en France, mais bien de réfléchir quant à la stratégie à adopter vis-à-vis des dépendances économiques. Pour ne prendre qu’un exemple, le rapatriement de la production de paracétamol en France peut être discuté : est-ce une production prioritaire, c’est-à-dire appartenant au premier cercle, ou la production pourrait-elle être simplement rapatriée en Europe ? 

Une autre faiblesse du système européen a été mise en lumière par l’intervention de Monsieur Giovachini : les dépendances économiques dans le cas de monopole industriel. Par exemple, en matière de production de semi-conducteurs, l’Union Européenne dépend de l’Inde et de la Chine. Ce phénomène constitue une vulnérabilité en matière de sécurité et de concurrence. En cas de crise, les pays producteurs se servent en premier, créant un risque de pénurie pour ceux qui dépendent d’eux. En ce sens, la politique industrielle européenne doit se concentrer sur les productions à forte valeur ajoutée, voire doit permettre de créer des dépendances à l’égard des pays européens. Notons cependant que l’industrie conditionne notre capacité de R&D. Sans capacité industrielle, il est difficile d’innover et de s’imposer sur le marché international.

Il faut miser sur des collaborations et capitaliser sur des synergies (défense, espace, aéronautique).

En outre, se pose la question des partenariats entre le secteur public et le secteur privé. Dans les secteurs critiques, une coopération entre secteur privé et secteur public apparaît pertinente. Traditionnellement en France, les collaborations entre ces deux secteurs ne sont pas développées. La crise a permis de dégeler les relations. Et, il apparaît nécessaire de multiplier les collaborations entre privé et public dans le cas de projet de long terme et ayant trait à des questions d’intérêt général. Sur ces sujets, le privé ne peut pas tout faire tout seul, car les retours sur investissement sont trop lointains. Un Etat stratège oriente, fait faire, donne la perspective, à défaut de quoi les entreprises peuvent se concentrer sur les enjeux de court terme. SPACE X est un exemple de l’intérêt et de la pertinence de ce type de collaboration. 

Pour conclure, Monsieur Giovachini a évoqué deux autres pistes de réflexion : la nécessité de se donner une plus grande autonomie stratégique en investissant dans la main d’œuvre qualifiée et la nécessité de soutenir la croissance des start-ups.

Débat

  • Dans la perspective d’un Etat stratège qu’attendez-vous du nouveau Haut-Commissariat au plan ?

Laurent Giovachini (L.G) : Je suis attentif à la mise en place d’une structure qui va gérer France 20-30 qui va essayer d’incarner cette politique industrielle pour faire de la France un acteur pertinent. Il faut que cette institution assure une certaine continuité des programmes ;

  • Sur les différents sujets stratégiques, y-a-t-il une analyse du coût de la réinternalisation, du ROI, et des risques économiques de ne pas réinternaliser ?

L.G : La relocalisation devra faire ses preuves. Elle devra impérativement être verte et compétitive. Ces analyses ne sont pas encore réalisées, mais il est clair qu’elles seront nécessaires.

  • Est-ce que vous considérez que la construction de la souveraineté européenne passe par un noyau dur de pays, plutôt qu’un ensemble de pays plus large ?

L.G : Il y a des choses que l’on peut faire à 27, comme tout ce qui relève de la réglementation et des directives (exemple de la RGPD). Dans ces cas, nous sommes plus forts à 27. Cependant, quand il s’agit de créer des consortiums, des alliances, il faut se concentrer sur certains pays. En l’occurrence, la France, l’Allemagne et l’Italie représentent la moitié de l’économie de l’UE. Par exemple, à son échelle, le MEDEF s’est accordé avec l’Italie et l’Allemagne, pour réfléchir ensemble.

  • Comment prioriser les rapatriements de cercle 3 vers cercle 2, ou cercle 2 vers cercle 1 ? Y-a-t-il une priorisation entre santé, technologie et défense ?

L.G : Il faut faire de la dentelle, regarder secteur par secteur. Il faut également bien se mettre d’accord avec l’Etat sur les secteurs qui doivent faire l’objet d’une politique industrielle, une fois qu’on a identifié les secteurs clés (santé, défense, automobile, énergie…),  il faut travailler avec des techniciens, des ingénieurs. On observe aujourd’hui un problème de réarmement des compétences pour piloter les programmes de R&D.

  • Quel modèle de synergie européenne peut servir d’exemple, selon vous, pour construire une souveraineté européenne (eg AIRBUS, Ariane Espace, …) ? Quel contre-exemple ?

L.G : L’exemple du mariage AIRBUS et MATRA avec la création de l’ADS devenu AIRBUS Groupe est exemple de partenariat réussi entre Etat stratège et des entreprises privées.

Le nucléaire civil en est un contre-exemple : on a laissé les compétences disparaître, le plan CALCUL : la seule échelle française ne fonctionne pas. Il est difficile de trouver les équilibres entre les deux (exemple de la défense).

  • Comment lier la question de l’industrie à celle de l’environnement, de l’innovation, le numérique et les infrastructures ?

Tout se tient, il y a un continuum entre souveraineté, environnement et infrastructures. La souveraineté va consister à relocaliser et à réindustrialiser. Il ne faut pas le faire là où la France est déjà forte, mais là où il y a des fractures. Il faut faire en sorte que notre tissu de villes moyennes se développe et bénéficie de cette dynamique : il faut des infrastructures. Aujourd’hui deux tendances pourraient émerger : soit les cadres vont aller travailler dans les villes moyennes qui deviendront des villes dortoirs, ou alors on utilise les relocalisations pour déconcentrer les services vers les villes moyennes et créer des éco-systèmes innovants. Il faut aussi miser sur l’éducation, sur les services.

La transition écologique doit faire naître un système socialement acceptable, financièrement soutenable, écologiquement durable. Il faut que la politique européenne soit tournée vers cette transition. Tout doit être pensé globalement.

  • Les relocalisations vont entraîner des coûts d’équipement et de main-d’œuvre ? L’Etat doit-il intervenir ? Quelle stratégie ?

L.G : Il faut intervenir en terme d’automatisation, il ne faut pas se faire d’illusions, les usines que l’on va sortir de terre ne seront pas riches en emploi mais beaucoup d’emplois dans les métiers du numérique seront créés.

  • On parle d’Airbus des batteries ou des semi-conducteurs mais elles reposent sur des technologies non européennes, comment parler alors d’autonomie stratégique ?

L.G : Il faut globaliser les enjeux de souveraineté dans une vision d’ensemble.

Conclusion

Pour conclure, nous retiendrons deux éléments géométriques importants :

  • Les cercles concentriques permettant de maîtriser notre dépendance économique et industrielle vis-à-vis de l’extérieur
  • Le triangle environnement-économique et social

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