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Comment l’audace a sauvé l’Estonie : les 30 années qui ont façonné un pionnier – Entretien exclusif avec Toomas Hendrik Ilves

Publié par Violaine Champetier de Ribes

Il y a trente ans, le 20 août 1991, l’Estonie retrouvait son indépendance. Alors que le pays célèbre aujourd’hui les trois décennies de sa liberté retrouvée, j’ai rencontré l’ancien Président de la République d’Estonie, Toomas Hendrik Ilves, qui a été en poste de 2006 à 2016. Principal instigateur de la numérisation de l’Estonie, et de bien d’autres choses, il est né en 1953 en Suède, où ses parents avaient trouvé refuge en 1944 alors qu’ils fuyaient la prise de contrôle de leur pays par les Soviétiques. Sa famille s’est ensuite installée aux États-Unis où son apprentissage de la programmation en 1971 jouera une influence déterminante par la suite. Plus tard, il a étudié la psychologie expérimentale à l’université de Colombie et a passé du temps à écrire des essais sur la littérature estonienne. À la fin des années 80, il devient, à 34 ans seulement, chef du bureau estonien de Radio Free Europe à Berlin. Après le rétablissement de l’indépendance, il est devenu ambassadeur d’Estonie à Washington en 1992. Depuis lors, sa vie a été rythmée par le parcours de l’Estonie, car il est à l’initiative de son saut numérique et a déployé toute son énergie pour ramener son pays dans le monde occidental. L’ex-président Ilves n’est pas un adepte du politiquement correct et a l’habitude de dire ce qu’il pense. Toujours prêt pour un bon mot, il ne cesse d’évangéliser sur les avantages de l’État numérique et sur ce qu’il faut faire pour que l’Estonie reste en tête de la course.

De votre point de vue, quelles sont les réalisations les plus importantes de ces 30 dernières années en Estonie ?

Le succès de l’innovation en Estonie est une partie des réalisations importantes. Il ne s’agit pas seulement de réussite, mais aussi d’avoir été le premier pays à avoir mis en œuvre un mode de gouvernance différent. De mon point de vue, la réussite la plus importante de ces trente dernières années en Estonie est notre retour dans l’Europe, ce qui n’était pas du tout le cas dans les années 1990 en Occident. Il y avait bien cette « politique de non-reconnaissance » officielle, mais tout tournait autour de « cet ancien pays de l’Union soviétique ». D’ailleurs, je déteste cette référence à « l’ex-république de l’Union soviétique » quand il s’agit de l’Estonie. Je la vois si souvent dans la presse allemande ou française. Prenons l’exemple de la France : en 1975, personne ne parlait de la France comme d’un ancien pays occupé par les nazis. Ici, vous n’avez pas de gens gris qui vivent des vies grises dans des maisons grises. En trente ans, nous avons entrepris cette énorme transformation. L’Estonie est aujourd’hui une société très dynamique, probablement bien plus dynamique que de nombreux pays occidentaux. Nous sommes l’Occident, culturellement et politiquement.

En 1996, lorsque je suis revenu ici en urgence pour être ministre des Affaires étrangères, j’ai dit : « Oublions maintenant toutes ces choses négatives, nous allons adhérer à l’OTAN. Mais pour cela, nous devons d’abord entrer dans l’UE, sinon l’Allemagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni ne voudront pas laisser entrer ces « anciens Soviétiques ». J’ai trouvé cela logique. Bien qu’étant une étape fondamentale, cette idée a rencontré une énorme opposition même en Estonie. La reconnaissance officielle du pays et l’entrée de l’Estonie dans l’Union européenne est l’une des choses les plus importantes que j’aie faites en tant que ministre des Affaires étrangères avant d’être élu président. Aujourd’hui, nous sommes moins corrompus que la plupart des pays de l’Union européenne. Nous sommes même devant la France en ce qui concerne l’indice de corruption de Transparency International.

En ce qui concerne la numérisation, je suis, bien sûr, heureux que cela ait fonctionné ! J’ai eu cette idée folle en 1993/94 à cause de mon parcours : J’ai appris à programmer aux États-Unis à l’âge de 15 ans, en 1971. C’était il y a 50 ans maintenant ! Cette expérience s’est déroulée sur une année entière. J’étais un des cobayes d’une enseignante qui préparait un doctorat sur l’enseignement des mathématiques. Elle avait l’idée qu’il était peut-être possible que les enfants apprennent à programmer. Elle a alors loué un téléscripteur et nous avions un gros modem téléphonique. On y branchait un téléphone qui nous permettait de nous connecter à un ordinateur central situé à 40 kilomètres de là. C’est ainsi que j’ai appris à programmer en BASIC (une version simplifiée du FORTRAN). Après cette expérience, l’informatique ne m’a jamais fait peur… Plus tard, lorsque je suis allé à l’université, j’ai pris un job étudiant de programmeur dans un laboratoire. C’est à peu près tout ce que j’ai fait avec ce qui existait à l’époque. Puis en 1982, j’ai acheté mon premier PC.

À la fin de ma présidence en 2016, j’ai été invité à venir travailler à Stanford. Lorsque je suis rentré en Estonie, en juin 2020, un article du New York Times (la COVID avait trois mois) racontait que le renouvellement de 1,7 million de passeports américains était bloqué parce que tous les guichets étaient fermés à cause de la crise sanitaire. En Estonie, pour renouveler mon passeport, je fais la demande en ligne. Je n’ai pas besoin d’apporter de documents physiques car ils savent déjà qui je suis. Je dois seulement refaire une photo (car quelques années ont passé). Je pense que c’est un excellent exemple de ce que nous avons accompli, et par « nous », j’entends le pays tout entier. Et, bien sûr, l’ensemble de la scène estonienne des startups y participe également. Je suis allé à la grande fête du 7 juillet pour Wise, le service international de transfert d’argent fondé par deux entrepreneurs estoniens en 2011. La société est entrée à la bourse de Londres pour une valorisation de 9,3 milliards d’euros. Voici où nous en sommes trente ans plus tard, et les journalistes écrivent toujours : L’Estonie, cette ex-république soviétique. Par pitié, changez de disque !

Qu’est-ce qui a poussé l’Estonie à devenir un pionnier du numérique ?

Si l’on remonte à 1938, c’est-à-dire la dernière année avant la Seconde Guerre mondiale, et que l’on consulte les graphiques de l’Economic History of Modern Europe de Cambridge, on constate que le PIB par habitant de l’Estonie était supérieur à celui de la Finlande. Nous faisions mieux que l’Italie, la Tchécoslovaquie, l’Irlande, la Grèce, la Hongrie, la Pologne, l’Espagne et le Portugal. En 1992, le PIB par habitant de la Finlande était huit fois supérieur à celui de l’Estonie. Nous étions pauvres et arriérés. C’est le résultat de cinquante ans de communisme, car l’un des effets d’un régime communiste est qu’il ralentit réellement le développement.

Pendant ce temps, les pays non occupés par les Soviétiques (ou les pays de l’Ouest) étaient en avance sur nous. Tout le monde avait construit des infrastructures au cours des cinquante dernières années, l’Allemagne, la France et la Finlande, et ils continuaient à aller de l’avant. Après cinq décennies d’absence de développement des infrastructures, d’État de droit et de progrès, nous n’avions que de la daube soviétique, des routes en mauvais état et un système téléphonique datant des années trente. Le tableau n’était pas beau à voir. Même si nous faisions de notre mieux pour accélérer, nous ne pouvions pas rattraper leur niveau avec des autoroutes à quatre voies et des trains à grande vitesse. Lorsqu’il s’agit de secteurs comme les infrastructures et la construction, on est toujours coincé dans le paradoxe de Zénon (Achille fait une course pour rattraper une tortue partie en avance et qui marche devant lui. Peu importe comment, Achille ne pourra jamais la rattraper).

En 1992, nous avons examiné la situation. Nous nous sommes alors demandé comment nous pouvions nous en sortir ? Sachant qu’autrefois nous avions été capables et que nous étions maintenant réduits à ce stade arriéré. Tous les gens avaient des idées différentes. Certains voulaient garder le communisme, et d’autres voulaient devenir Singapour ou Hongkong, et ainsi de suite.

Une autre chose s’est produite en 1993. En 1989, Sir Tim Berners Lee venait d’inventer le World Wide Web. Ou, plus précisément, le minuscule HTTP (ou Hyper-Text Transfer Protocol, la base de l’Internet). Il n’y avait cependant pas beaucoup de fonctionnalités jusqu’à ce que Marc Andreessen, alors post-doc à l’université de l’Illinois, invente Mosaic en 1993, le tout premier navigateur web. Contrairement aux navigateurs web d’aujourd’hui, il s’agissait d’un téléchargement local. Vous deviez l’acheter pour 29,95 dollars ou quelque chose comme ça dans ce magasin appelé RadioShack. Il se présentait sous la forme de sept disquettes. Vous aviez accès au World Wide Web après avoir téléchargé les disquettes.

En jetant un œil approfondit sur le sujet, j’y ai vu un domaine où nous étions sur un pied d’égalité avec tous les autres. J’ai pensé que nous pouvions promouvoir cela, que nous devrions nous lancer là-dedans parce que nous étions victimes du paradoxe de Zénon en ce qui concernait le développement de tout le reste. À l’époque, j’ai dit : “quoi qu’il arrive, ce truc va prendre une ampleur considérable.” La question était de savoir comment nous allions l’appliquer en Estonie. Beaucoup de gens ont été impliqués dans ce projet. Comme l’Estonie avait un très bon niveau en informatique, j’ai alors dit :« Eh bien, mettons toutes les écoles en ligne. » Si vous voulez démarrer en avance, commencez par les enfants ! C’est ce que j’ai fait. J’ai eu de la chance, grâce à Jaak Aaviksoo, docteur en astrophysique et notre brillant et courageux ministre de l’Éducation en 1995/96. Il a trouvé que c’était une bonne idée et l’a fait passer au cabinet du gouvernement. Le projet a alors été accepté par le gouvernement, même s’il leur paraissait fou. Nous avons installé des ordinateurs dans toutes les écoles et les avons toutes connectées. En 1999, toutes les écoles d’Estonie étaient en ligne. Le projet a été baptisé Tiigrihüpe (le saut du tigre). Le fait de mettre toutes les écoles en ligne a eu un effet considérable bien des années plus tard. En 2016, lorsque je demandais aux personnes qui avaient créé de grandes startups comment elles avaient commencé, elles répondaient : « J’étais un enfant dans votre programme. »

Comment est née votre vision du programme Tiigrihüpe ?

À l’origine, j’ai juste lu beaucoup de livres, je n’avais pas de vision, et je n’avais pas la moindre piste, à part dire : « Eh bien, la numérisation est la voie que nous devrions suivre. » Je savais que nous avions la base nous permettant de prendre un bon départ. Par rapport aux normes soviétiques de l’époque, l’Estonie avait un secteur informatique développé. Les jeunes techniciens qui ont construit Skype étaient issus de familles dont les pères et les oncles étaient professeurs ou informaticiens. J’ai rencontré une énorme opposition. L’opposition la plus importante venait des enseignants. Dans le journal hebdomadaire des enseignants, quelqu’un écrivait presque chaque semaine un article sur la stupidité de cette initiative. Strictement parlant, c’est compréhensible car il s’agit d’un domaine dans lequel les enfants évoluent beaucoup plus vite qu’eux. Un enseignant de 50 ans aura des problèmes avec la programmation alors qu’un enfant de 15 ans n’en aura pas, et vous ne voulez pas que vos élèves soient meilleurs que vous.

Pensez-vous que tout le monde devrait apprendre à programmer ?

Je ne pense pas que tout le monde doive devenir développeur, mais je pense que tout le monde devrait apprendre la programmation pour comprendre le sujet. Il n’y a rien de vraiment mystérieux. C’est juste de la logique. C’est nécessaire dans le monde moderne. Il faut démystifier et comprendre ce dont les gens parlent. L’année dernière, l’Estonie s’est classée première en Europe au test Pisa, qui évalue les capacités des étudiants en sciences et en mathématiques ; nous sommes numéro un ou deux chaque année. Nous rivalisons avec les Finlandais, mais nous ne sommes pas aussi bons que les cinq pays asiatiques qui nous devancent toujours. Singapour, Hong Kong, Taiwan, le Japon et la Chine sont en avance sur l’Occident, tandis que les États-Unis sont loin derrière.

Quelle a été la première étape mise en place ?

En 1999, l’Estonie était suffisamment avancée dans le domaine pour comprendre qu’une société numérique ne pouvait pas être basée sur une solution existante. Nous étions confrontés à trois problèmes cruciaux : comment fournir un identifiant unique et sécurisé, offrir des services de qualité et garantir l’intégrité des données ?

Parlons du premier : vous avez besoin d’un identifiant numérique unique et sécurisé. Vous devez vous assurer que personne ne peut se faire passer pour vous. Cette idée a été brillamment résumée dans un dessin humoristique paru en 1993 dans le New Yorker. Il s’agit de deux chiens. L’un des chiens est assis devant un ordinateur, et il dit à l’autre : « Sur Internet, personne ne sait que tu es un chien ». Cela résume bien le problème de l’identité sur Internet.

En 2021, les gens utilisent encore le courriel et les mots de passe. Quand j’achète des livres sur Amazon, j’utilise un email et un mot de passe, mais c’est ridicule. Si vous voulez numériser que ce soit le secteur privé ou public, vous avez besoin d’une authentification à deux facteurs avec une identité unique et un cryptage. C’est ce que nous avons fait, et c’est ainsi qu’a débuté le voyage numérique de l’Estonie. Pourquoi les autres pays ne le font pas ? Tout d’abord, parce qu’ils n’ont pas la volonté politique de délivrer une identité numérique unique obligatoire. Même si la directive eIDAS le prévoit pour l’UE depuis 2017, les autres pays échouent parce qu’ils ne la rendent pas obligatoire. Quoiqu’il en soit, vous devez rendre l’identité numérique obligatoire, c’est déterminant. Car vous n’obtiendrez aucun développement de nouveaux services si cette identité numérique unique n’est pas obligatoire. Si elle fonctionne sur une base de volontariat, 15 à 25 % de la population se la procurera et l’utilisera, mais 85 à 75 % ne le feront pas. Si vous êtes un gouvernement ou un service public, vous regardez cela et vous dites, pourquoi devrais-je investir dans le développement d’une version numérique d’un service si seulement 15 à 25 % de la population va l’utiliser ? Vous n’allez pas investir cet argent parce que le nombre d’utilisateurs potentiels est de 15 à 25 %. D’un autre côté, si vous êtes un citoyen et que vous ne faites pas partie des 15 à 25 %, vous vous demandez : pourquoi devrais-je obtenir une carte d’identité numérique si elle ne m’apporte rien parce qu’il n’y a pas de services utiles ? C’est une situation sans issue.

D’un autre côté, si tout le monde a une carte d’identité numérique, cela pousse le secteur public à développer des services. Le nombre d’utilisateurs augmente, si bien qu’en Estonie, 99 % des impôts et 99 % des ordonnances sont numériques. Nous n’aurions pas développé les ordonnances numériques si seulement 15 % de la population avait eu une carte d’identité numérique. On se retrouve alors avec cette différence énorme dans la qualité des services publics d’un pays à l’autre. J’ai vécu cette différence lorsque je me suis installé à Stanford en tant que professeur invité en 2016 et que j’ai dû inscrire ma fille à l’école. J’ai dû me rendre en voiture sur le site de l’école pour leur donner ma facture d’électricité afin de prouver que je vis bien dans la ville, leur montrer mon passeport avec le visa, et fournir un formulaire DS2019 indiquant la durée de mon séjour à l’université. La personne qui s’est occupée de l’inscription l’a fait en remplissant tous les papiers à la main pendant 20 minutes ! J’étais en plein milieu de la Silicon Valley, la Mecque de l’informatique, pas dans un endroit perdu au milieu de nulle part ! En Estonie, ils m’envoient un courriel disant : votre enfant a maintenant sept ans, il est temps de l’inscrire à l’école. À la suite de quoi, je me mets en ligne pour inscrire mon enfant en quelques minutes sans bouger de chez moi.

Comment cette numérisation a-t-elle mené à l’invention d’un nouveau mode de gouvernance ?

À partir du moment où nous avions décidé de numériser le pays, des personnes bien plus brillantes que moi ont dit : « Si nous voulons passer au numérique, nous devons développer quelque chose qui fonctionne ». Cette quête a débouché sur la mise au point d’un nouveau mode de gouvernance. Comment les différentes idées sont-elles apparues au sein du gouvernement ou des politiciens ? Je ne suis pas sûr que les gens aient eu à la base de nouvelles idées en matière de gouvernance. Je ne pense pas qu’ils aient pensé ou théorisé une nouvelle façon de gouverner. Ils étaient concentrés sur les problèmes à résoudre. C’est ce qui nous a conduit en 2000 à créer une plateforme d’interopérabilité pour les bases de données décentralisées existantes avec un niveau d’échanges de données. Les acteurs du secteur public ainsi que ceux du secteur privé peuvent utiliser cette solution. Vingt ans plus tard, elle n’a toujours pas été adoptée par la plupart des pays du monde. Si vous étudiez le sujet maintenant, vous vous rendez compte que l’Estonie a complètement changé la façon dont la gouvernance fonctionne car elle a transposé le traitement parallèle à la gouvernance. Cela n’avait jamais été fait puisque la bureaucratie a toujours fonctionné sur des processus sériels ou séquentiels. Cette architecture entièrement distribuée que nous appelons « X-Road » est ce qui a fait décoller l’Estonie. C’est le deuxième pilier de l’État numérique.

Au début de l’an 2000, l’un des concepteurs de l’X-road était un de mes amis. Le logiciel n’est pas la partie la plus difficile, même si la couche d’échange de données distribuées est sophistiquée. La partie la plus difficile est : que faut-il connecter à quoi ? Qui peut voir quoi ? Son enfant est né pendant qu’il travaillait sur cette partie difficile. Il a fait l’expérience pénible de devoir aller d’un bureau pour obtenir le certificat de naissance à un autre pour inscrire son enfant sur le registre de la population, puis à un autre encore pour obtenir l’assurance maladie du bébé, et enfin un dernier pour enregistrer le nouveau-né auprès de la municipalité. Après son expérience, il a déclaré : « Je ne recommencerai jamais ce parcours du combattant ». Ainsi, depuis 2001, lorsqu’un enfant naît en Estonie, l’hôpital demande aux parents son nom. Une fois qu’ils ont le nom du bébé, ils en informent le registre de la population, qui délivre un numéro d’identification. L’information est alors directement transmise à l’assurance maladie, et le gouvernement local est informé. C’est ce processus qui a transposé le traitement parallèle à la gouvernance, ce qui n’avait jamais été fait depuis que la bureaucratie existe.

La bureaucratie a été inventée il y a 5000 ans parce qu’un chef de guerre avait besoin d’une division du travail. C’est à cette époque qu’est née la notion d’État et de son fonctionnement. Il est probable qu’un chef de guerre ait réussi à soumettre suffisamment de sujets pour devenir roi. Mais une fois qu’il avait un État ou un proto-État, il fallait le diriger. Il avait besoin de guerriers, mais les soldats ne pouvaient pas être de bons guerriers s’ils étaient occupés à cultiver du blé dans les champs. Il fallait donc diviser les tâches. Ensuite, il avait besoin de quelqu’un pour s’assurer que le grain irait aux soldats, alors il a eu recours à des comptables. C’est ainsi que l’on obtient une bureaucratie de classe administrative. Tant que l’ensemble du processus était physique, tablettes d’argile, cuir ou papier, chaque pays suivait un processus en série. Le processus parallèle que nous utilisons a changé la nature de la bureaucratie. C’est aussi pourquoi nous avons cette loi du « une seule fois » en Estonie, ce qui signifie que l’administration n’a pas le droit de vous demander une information qu’elle a déjà (adresse, date de naissance, etc…).

L’ensemble de l’architecture distribuée garanti la sécurité. Vous souvenez-vous de la marée noire de l’Exxon Valdez ? Après que le pétrole s’est répandu hors du pétrolier le plus grand du monde, causant d’énormes dégâts écologiques, les pétroliers ont été dotés de compartiments afin que seulement une partie du pétrole et pas la totalité du chargement s’écoule en cas d’accident. C’est le principe de l’X-road. Tout est stocké séparément et accessible via votre ID. Nous ne disposons pas d’une grande base de données.

Cette gouvernance numérique a également un effet énorme sur l’élimination de la petite corruption. Le système est également utilisé par tout l’écosystème (banques, fournisseurs de services), et c’est ce qui apporte la confiance nécessaire pour que les citoyens votent en ligne. Les élections en ligne ne fonctionnent que grâce à la confiance, et cette confiance provient de l’écosystème où j’effectue toutes mes transactions quotidiennes : signature de documents et autres opérations courantes. Au cours des vingt-cinq dernières années, nous avons proposé le vote électronique pour les élections nationales, locales et européennes. La carte d’identité que j’utilise pour voter est celle que j’ai utilisée des centaines et des centaines de fois dans ma vie quotidienne, notamment pour mes opérations bancaires et mes impôts et avec laquelle je n’ai jamais rencontré de problèmes. Il est très important de garder à l’esprit que les élections en ligne ne fonctionnent que si l’ensemble de l’écosystème apporte la confiance et un haut niveau de sécurité. Vous savez que la capacité de sécurité est élevée parce que vous l’avez testée par vous-même tous les jours.

Pensez-vous que l’Estonie ait atteint son plafond de verre en matière d’innovation ?

Je pense que nous pouvons aller beaucoup plus loin. Nous commençons à intégrer de l’intelligence artificielle dans les services publics. Il y a des expériences en cours. Pour les impôts sur les sociétés, par exemple, les comptables ne seront plus nécessaires. À la place des déclarations trimestrielles qu’une entreprise doit faire à l’administration fiscale, il serait possible de mettre en place un contrôle en ligne en temps réel, car nous avons déjà : votre dossier, votre TVA, voire chaque transaction commerciale, les revenus comme les dépenses, etc… Si le service des impôts des entreprises voit que votre entreprise ne va pas bien, il peut dire : « Discutons-en ; comment pouvons-nous vous aider ? » Et cela devient : « Tax as a service ». Ce genre de choses est possible en Estonie. Le problème est que les services ne sont pas disponibles au-delà de nos frontières, et c’est là que se trouve le véritable plafond de verre de l’Estonie. Le vrai problème aujourd’hui n’est donc pas de savoir où nous pouvons encore innover, mais où les autres ne sont pas encore arrivés.

Si vous voulez que l’UE redevienne populaire, la grande étape naturelle consisterait à intégrer les services numériques interopérables dans toute l’Union européenne. Nous avons un exemple avec les ordonnances numériques. Nous avons environ sept millions de visites finlandaises par an. Il y a dix ans, j’ai proposé au président finlandais d’organiser une solution transfrontalière pour les ordonnances car nous utilisons le même logiciel, et nous avons des ordonnances numériques. Il a fallu neuf ans de négociations (par exemple pour éviter les arbitrages, car les gouvernements finlandais et estonien remboursent des médicaments à des taux différents selon les tranches d’âge). J’invente cet exemple : si vous souffrez d’hypertension artérielle en Finlande, vous recevrez tel ou tel médicament. Le gouvernement finlandais prend en charge 40 % de ce médicament. L’Estonie, cependant, pourrait rembourser 70 % de ce médicament. Il ne faut pas que les gens voyagent pour obtenir des médicaments moins chers. L’idée est d’organiser la compensation et de s’assurer que l’argent va au bon endroit. Vous devez payer ce que cela coûte dans votre propre pays. Sinon les Finlandais viendront ici pour acheter non seulement de l’alcool moins cher mais aussi des médicaments bon marché !

La prochaine initiative européenne ne devrait pas seulement porter sur l’ordonnance numérique transfrontalière, mais aussi sur les dossiers médicaux. Si je tombe malade en Grèce et que je dois consulter un médecin : Je suis dans le pétrin – même si j’accède à mon dossier médical numériquement, il est en estonien, pas en grec. Mais avec des services numériques transfrontaliers, si j’autorise le médecin grec à consulter mon dossier médical, il pourra voir que je suis allergique à ceci ou à cela et connaître mes antécédents médicaux. J’autoriserais le médecin grec à consulter mon dossier médical. Il demandera une traduction en grec ce qui c’est facile avec l’IA surtout pour les dossiers médicaux et chaque pays de l’UE utiliserait le même formulaire.

Le respect de la vie privée est-il le troisième pilier de l’État numérique estonien ?

La troisième chose dont il faut s’inquiéter quand on passe au tout numérique n’est pas vraiment la vie privée, mais la question bien plus importante de l’intégrité des données. La vie privée concerne quelqu’un d’autre, quelqu’un qui n’est pas autorisé à regarder mes données ou à les utiliser. L’intégrité consiste à ne permettre à personne de modifier mes propres données. Si quelqu’un publie mon compte bancaire, mon dossier médical, etc., cela peut être embarrassant, mais s’il modifie, par exemple, mon dossier médical, cela peut être fatal. Il nous a fallu du temps pour en arriver là, mais nous disposons de la sécurité de l’intégrité depuis 2008. Le passage au tout numérique signifie que tout est numérique. Nous ne publions pas de compte rendu des travaux du Parlement ou de document contenant toutes les lois adoptées ; ils existent uniquement sous forme numérique. C’est comme pour les affaires judiciaires : vous n’avez pas besoin d’aller à la bibliothèque pour retrouver les décisions de justice. Il vous suffit d’aller sur votre ordinateur. Mais vous pouvez imaginer le chaos si quelqu’un modifie une loi ou une décision de justice ?

La question fondamentale dans une société numérique est bien l’intégrité des données, c’est-à-dire l’assurance que personne n’a modifié les données. Chaque fois que je parle en Allemagne ou en France, les gens demandent : qu’en est-il de la vie privée ? La vie privée est importante, mais pas autant que l’intégrité des données.

Si quelqu’un publie mon groupe sanguin, c’est un peu ennuyeux en soi, mais c’est tout. Si quelqu’un change mon groupe sanguin dans mon dossier, je pourrais avoir de gros problèmes. Si on essaie de me faire une transfusion à l’hôpital et que je reçois le sang d’un mauvais groupe sanguin parce c’est ce que l’équipe médicale a lu dans mon dossier, je peux mourir. Si quelqu’un se connecte à vos comptes bancaires, il est peu probable qu’il vous fasse un virement généreux ; il est plus probable que votre argent disparaisse. Vous devez vous soucier de l’intégrité des données. Dans ce pays, nous utilisons la blockchain (je déteste utiliser ce mot). Nous le faisons par le biais d’un registre distribué, qui est un terme beaucoup plus précis, et nous utilisons KSI (infrastructure de signature sans clé). Lorsque les gens parlent de confidentialité, nous avons un élément clé en jeu. Chaque transaction est enregistrée, ce qui nous permet une transparence mutuelle et réciproque.

L’intégrité et la sécurité des données sont impératives pour nous. Au cours des mille dernières années, nous avons été envahis en moyenne deux fois par siècle, et au cours du XXe siècle, ce fut jusqu’à sept fois. Après l’explosion de Fukushima, que ce soit à cause du tsunami ou de l’explosion, les Japonais ont perdu une petite partie de leurs données nationales. En voyant cela, l’Estonie a alors entamé des discussions avec le Luxembourg. Nous avons fait appel à la Convention de Vienne sur l’immunité diplomatique et l’extraterritorialité pour avoir un serveur de secours au Luxembourg. Nous n’avons personne au Luxembourg, mais nous avons un serveur. C’est juste une ambassade avec des droits extraterritoriaux. Une ligne dédiée en ligne 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 où des données cryptées circulent depuis l’Estonie avec toutes les data nationales critiques : registres de propriété, lois, registre de la population. Si nous sommes à nouveau envahis, nous aurons un enregistrement virtuel complet au moment de l’invasion. Je recommande également aux pays qui vivent dans des zones sismiquement actives ou à risques de faire de même.

Avec sept licornes fondées par des Estoniens et/ou en Estonie, le pays est numéro un en Europe en nombre de licornes par habitant. D’où vient cette culture entrepreneuriale ?

C’est en partie dû à la privation : au manque et à la faim, les gens étaient très pauvres. Les Estoniens pouvaient regarder et comprendre la télévision finlandaise. Ils ont vu la vie là-bas et l’ont comparée à la vie autour d’eux, ce qui a conduit à cette soif de réussite. Je me souviens qu’un de mes amis m’a raconté qu’à la fin des années 80, si vous alliez au magasin d’alimentation, il n’y avait que des têtes de porc avec les joues coupées : donc presque pas de viande. Lorsque vous regardiez la télévision finlandaise, vous pouviez voir cette publicité très racoleuse montrant des morceaux de bœuf et de porc avec leurs prix. Assis devant votre télévision, pendant que regardiez cette belle viande rouge, vous avaliez un repas insipide et sans viande. Cela n’a eu d’effet qu’en Estonie, car ailleurs (derrière le rideau de fer), les gens ne pouvaient pas voir l’innovation. Les premiers jeunes entrepreneurs voulaient être comme les Finlandais. Puis Skype a tout changé. Ce succès incroyable n’est même pas dû au fait qu’ils sont tous devenus riches. C’était l’attitude : nous étions ce pauvre petit coin d’Europe froid, pluvieux et arriéré, et soudain, ces quatre types ont inventé le protocole de voix sur IP ou VOIP. Même si Niklas Zennström était propriétaire de l’entreprise, ces quatre personnes ont inventé une solution qui est devenue en quelques mois une sensation mondiale parce que tout le monde utilisait la communication vocale sur protocole Internet. Cela signifiait que nous n’avions pas besoin de quitter l’Estonie pour réussir, que nous pouvions faire quelque chose ici même et surtout qu’apprendre les mathématiques était utile ! Les pays qui mettent l’accent sur les sciences sont ceux qui réussissent le mieux.

Est-il possible d’avoir une architecture d’État décentralisée dans un État centralisé comme la France ?

Vous pouvez avoir une architecture décentralisée dans un État très centralisé. Le fait important est de ne pas avoir une base de données unique, mais que tout soit connecté. La beauté et l’avantage de cela, et la raison pour laquelle les gens font confiance, c’est que chaque transaction est enregistrée. Nous avons une transparence mutuelle et réciproque. Nous sommes transparents. Vous pouvez voir qui consulte vos données. Par exemple, les registres de propriété sont tous publics en Estonie ; je sais que cela paraît bizarre surtout au Sud de l’Europe. Les gens peuvent aller voir ce que je possède, mais je peux aussi voir qui consulte mes titres de propriété. Cela fonctionne dans les deux sens. Quand j’étais en poste, j’allais voir qui regardait mes données une fois par mois. C’était toujours des journalistes des journaux à sensation. Ils voulaient voir si j’avais acheté une nouvelle propriété. Je ne suis même pas sûr que les journalistes qui regardaient mes registres de propriété savaient que je pouvais les identifier.

En revanche, l’exemple qui illustre le mieux les limites de la vie privée avec le « système papier » est l’expérience du pilote de Formule 1 Michael Schumacher. En 2013, quelques heures seulement après son horrible accident de ski en Suisse, le plus grand journal à sensation d’Europe, Bild Zeitung, a publié des photos de son crâne et de tous les rapports le concernant. Je pense que c’est une violation majeure de la vie privée qui ne pourrait jamais se produire ici. Même les accès à vos données médicales par les soignants autorisés sont enregistrés. Nous aurions découvert très rapidement qui avait accédé aux données pour les diffuser à la presse. Alors qu’en Suisse, du moins à l’époque, vous pouvez prendre un document ou un dossier papier, le mettre dans une photocopieuse, puis remettre le papier en place sans que personne ne sache jamais qui l’avait fait.

Vous avez travaillé sur le projet de Cloud européen de 2012 à 2014 ; que pensez-vous de l’évolution de ce projet ?

On m’a demandé de diriger ce groupe de travail. J’ai rapidement eu le sentiment que l’idée était de créer un cloud moins efficace et plus cher en concurrence avec AWS. C’est une attitude protectionniste. Le travail qui est en cours, basé principalement sur la coopération française et allemande, est défensif. Je ne suis pas économiste, mais le protectionnisme ne fonctionne généralement pas, surtout en matière de technologie : si vous proposez des produits de qualité inférieure et que vous les défendez par le protectionnisme, vous allez tout simplement vous laissez distancer.

Je n’ai rien contre le fait de combattre les GAFA en raison de leur politique fiscale ou du comportement très choquant de Facebook qui vole et utilise vos données. Je pense qu’Apple devrait être exclu des GAFA simplement parce qu’il est favorable à la protection de la vie privée (c’est l’objet de la grande bataille entre Facebook et Apple). J’estime simplement qu’il s’agit d’une bataille bien mineure comparée à la domination technologique que nous voyons venir de Chine. Au vu de l’ampleur de leur implantation en Amérique latine et en Afrique, leur stratégie est essentiellement colonialiste. Le but de l’Union européenne est d’adopter une attitude protectionniste et cette loi sur les services numériques consiste plus à combattre les États-Unis qu’à offrir de véritables services numériques aux Européens.

J’irais même plus loin. Mis à part les problèmes locaux (et nous avons de nombreux problèmes locaux avec la Russie qui est une tornade qui va et vient), quand nous regardons où va le monde, la vraie menace est la Chine. La Chine n’est pas au niveau d’une tornade, c’est le changement climatique ! Le niveau de technologie là-bas est incroyable. Vous entrez dans un aéroport et la reconnaissance faciale vous envoie votre billet sur votre téléphone. Les mendiants ont des QR codes que vous pouvez utiliser pour leur envoyer cinq Yuans. Les paiements sur Weibo sont beaucoup plus accessibles. Il y a vraiment un problème de liberté là-bas, mais vous n’êtes pas plus libre grâce au papier. Le problème est qu’en Chine la technologie est utilisée pour servir les systèmes autoritaires. Il n’y a aucune raison pour que nous ne puissions pas avoir une société numérique démocratique libérale en Europe.

Le grand problème actuel est la 5G. Vous ne pouvez pas vous permettre de rater votre passage à la 5G. La 4G n’est que du matériel informatique, mais la 5G fonctionne avec de l’informatique et du logiciel, logiciel qui peut être facilement changé. Au moment où vous effectuez une vérification, rien d’anormal n’apparaît, puis, par exemple, trois heures plus tard, ils peuvent changer le logiciel et écouter tout ce que vous dites. Le problème en Europe est que les deux entreprises qui produisent la 5G, Nokia et Ericsson, vendent leur solution plus chère que celle de Huawei. L’année dernière, à la conférence sur la sécurité de Munich, juste avant la pandémie de COVID19, le secrétaire américain à la défense est venu dire que nous ne pouvons pas utiliser Huawei. Alors, j’ai posé la première question : J’ai dit, très bien, nous ne pouvons pas utiliser Huawei, mais êtes-vous prêt à subventionner la production de la 5G de Nokia et Ericsson parce qu’ils sont trop chers pour concurrencer la 5G de Huawei, elle-même largement subventionnée par l’État chinois ? Les gens installent la 5G de Huawei parce qu’elle est moins chère et plus abordable. Après tout, l’État chinois la subventionne. Maintenant, Monsieur le Secrétaire, si vous ne voulez pas que les Européens utilisent Huawei car vous, les Américains, ne produisez pas de 5G, pourquoi ne sponsorisez-vous pas Nokia et Ericsson pour les rendre compétitifs ? Il a répondu que c’était une excellente question. Et nous en sommes encore là aujourd’hui.

Vous n’êtes pas né en Estonie parce que vos parents ont fui l’invasion soviétique en 1944. Est-ce que votre parcours a été guidé par un fort engagement patriotique ?

Je pense que c’était plutôt un engagement politique contre la répression et la privation de liberté. Mes parents ont fui parce que des gens sont venus et ont commencé à tuer des Estoniens et à les déporter. Quel genre de gouvernement se comporte de la sorte ? C’est beaucoup plus une question de croyance en la liberté et en la démocratie libérale qu’en l’Estonie. Mon peuple et mes proches ont été déportés. J’ai grandi en sachant que nous vivions aux États-Unis parce que de mauvaises personnes sont entrées dans notre pays. Je me souviens d’une de mes grandes expériences quand j’avais six ans. Les enseignants ont demandé à tous les élèves de la classe de montrer d’où ils venaient. Il y avait des enfants japonais, des enfants polonais, beaucoup d’enfants italiens qui montraient leur pays sur la carte. Quand je suis allé leur montrer l’Estonie sur la carte, ils ont dit : “Oh, tu viens de Russie ! Et j’avais beau insister en disant « Non, je suis d’Estonie », la classe me répondait : « Mais non, là c’est la Russie ». Le fait que je sois pro-Estonie ne fait pas de moi un nationaliste, mais j’aime ce pays. J’ai encouragé les initiatives que je pensais pouvoir faire aboutir, c’est tout. J’étais dans une position qui me permettait de faire des choses positives pour notre pays ; je pouvais dire « OK, faisons ceci », et nous l’avons fait. Il s’agit d’exploiter l’opportunité de pouvoir faire des choses plutôt que de les utiliser, ce qui est le problème de trop de politiciens aujourd’hui.

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