Avion du futur SCAF : Marchandage sur la sécurité nationale ?

par Hélène NOUAILLE

Où en est le programme décidé en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel pour « revitaliser » la coopération européenne en matière de défense ?

Le Système de combat aérien du futur (SCAF), initié en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel a été rejoint en 2020 par l’Espagne. Au cœur du projet, un successeur de nouvelle génération (NGF, Next generation fighter) au Rafale français et à l’Eurofighter allemand et espagnol. Sachant qu’après les chasseurs américains (F-35), russe (Sukhoi SU-57) et chinois (Chengdu J-20) dits de cinquième génération, le futur appartiendra à un système complexe, les chasseurs mis en réseaux avec des drones et des essaims de drones – entre autres (renseignement, ravitaillement, spatial, etc.). Le projet patine. Pourquoi ?

Si « le soutien politique de haut niveau au projet n’a pas changé, du moins à en juger par les déclarations publiques (…), il existe des divergences sous-jacentes importantes entre les approches française et allemande du programme » observe le bon connaisseur Justin Bronk (1), chargé de recherche au Royal United Services Institute britannique et rédacteur en chef de leur revue en ligne. 

Approches divergentes ?

Oui, au plan industriel en particulier, nous allons le voir. Mais allons directement à l’essentiel, relevé par les Allemands de German Foreign Policy (2) : « Paris continue d’exiger que le nouvel avion de combat soit capable de transporter des armes nucléaires et qu’il puisse également décoller d’un porte-avions ; Berlin, qui ne possède ni armes nucléaires ni porte-avions, n’y attache aucune importance ».
Si, pour la France, il s’agit de sa sécurité nationale et de sa dissuasion nucléaire, pas moins, rien de tel en Allemagne où l’on imagine un chasseur destiné à des missions « défensives contre les menaces potentielles pour les alliés allemands et de l’OTAN en Europe ». Sans parler de l’hostilité « de la plupart des politiciens et de l’opinion publique allemande » aux armes offensives « en raison du pacifisme profondément enraciné au cœur de l’identité allemande d’après-guerre ».
Pour Berlin, la sécurité allemande dépend de l’OTAN, principe réaffirmé sans détour par la ministre de la Défense Annegret Kramp-Karrenbauer en novembre 2020 « Il faut mettre un terme aux illusions d’autonomie stratégique européenne : les Européens ne seront pas en mesure de remplacer le rôle crucial de l’Amérique en tant que garant de leur sécurité » (3).

Pour la France au contraire, rappelle Justin Bronk, la bonne exécution du projet SCAF est « vitale ». Parce que sa sécurité implique des « capacités souveraines de défense et de projection de puissance ». Il y a bien sûr le maintien de sa composante nucléaire, « avec d’importantes connotations de statut politique international » et la nécessitéd’une « capacité militaire réactive à l’échelle mondiale » – notamment à partir du porte-avions Charles de Gaulle comme de son futur successeur. Mais sa sécurité nécessite aussi « des opérations de combat au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne. Le Rafale Dassault et la série précédente d’avions de combat Mirage sont un élément essentiel de cette posture militaire, tout en portant la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire française ».
Pour mémoire, la seconde composante est assurée par les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), après l’abandon en 1996 de la composante terrestre du plateau d’Albion. En Allemagne au contraire, on le sait, le nucléaire est contesté, voire honni – et même abandonné au plan civil. Ainsi, résume Justin Bronk, « le contraste avec les attitudes françaises à l’égard de l’utilisation de la force aérienne est significatif et contribue aux craintes des Français que leurs partenaires allemands refusent de financer le type de capacités pour le SCAF qui sont considérées comme vitales sur le plan opérationnel par Paris ». A l’évidence, les deux pays n’ont pas les mêmes objectifs militaires et stratégiques.

Emmanuel Macron en a-t-il eu conscience ? Relayé par Marianne (5), un « proche du dossier » confie : « Le problème, c’est qu’à l’époque, Macron n’avait pris aucun briefing. Il a lancé ce projet, dans une volonté d’affichage, sans aucune étude d’impact avec la direction générale de l’Armement (DGA) ou simplement en se renseignant auprès de nos industriels. Ce genre de programme, ça ne se décide pas sur un coin de nappe. C’est là le péché originel de l’affaire. Car les Allemands sont bien loin d’être des partenaires idéaux ».

Au plan industriel ? Faisons bref. Au départ, en 2017, Paris et Berlin s’accordent sur une répartition des tâches à 50/50 entre deux industriels, Dassault et Airbus qui financent le projet (entre 80 et 300 milliards d’euros). Dassault, expérience et savoir-faire aidant – et qui pourrait assurer seul le nouvel avion – a la maîtrise d’œuvre. Mais ? Mais, nous explique German Foreign Policy (2), les affaires se compliquent en 2020. « Un élément déclencheur majeur a été l’implication de l’Espagne dans le projet, que Berlin a fait passer contre Paris. Pour le gouvernement allemand, la nouvelle constellation à trois est tactiquement avantageuse : puisque les principaux participants allemands et espagnols au SCAF – Airbus Defence and Space de Taufkirchen près de Munich et la filiale d’Airbus en Espagne, respectivement – appartiennent au même groupe, ils ont tendance à avoir un avantage sur le principal participant français, Dassault ». Conséquence ? « Dassault apporte la plus grande part de savoir-faire au nouvel avion de combat (NGF) – et doit maintenant regarder la concurrence germano-espagnole s’approprier des connaissances et s’assurer des parties lucratives de la production ». Voilà qui est dit. Eric Trappier, PDG de Dassault, courtois sans langue de bois, ne dit pas autre chose lors de son audition au Sénat le 11 mars dernier (5).

En détaillant les concessions faites par son groupe « pour y arriver ». Sauf qu’il refuse d’abandonner la maîtrise d’œuvre (« Je ne peux pas exercer la responsabilité sur le fonctionnement de l’avion, dans un calendrier et des coûts définis, sans disposer des leviers pour exercer la maîtrise d’œuvre »). Pas plus qu’il n’accepte de renoncer à sa propriété industrielle – non, il ne partagera pas ses secrets (« Si je donne mon background aujourd’hui et que le programme est annulé dans deux ans, comment serais-je protégé vis-à-vis de la concurrence ? Safran et Thalès rejoignent ce point de vue défendu par Dassault, pour leurs domaines respectifs que sont les parties chaudes du moteur ou les radars ou contremesures »). Et s’il fallait abandonner le projet ? Alors il aurait un plan B – pense-t-il au projet britannique Tempest, auquel se sont joints les Italiens ? A construire seul le nouveau chasseur ? Pour German Foreign Policy, « en matière de technologie, Dassault sait construire un avion tout seul. Les groupes français Safran et Thales sont incontestablement capables de construire les moteurs des avions de combat et de garantir l’électronique, respectivement ; MBDA, basé au Plessis-Robinson, en banlieue parisienne, peut produire les missiles. L’industrie française dispose donc du savoir-faire nécessaire » – ce que confirme Justin Bronk.

Du côté d’Airbus, Antoine Bouvier, directeur de la stratégie, des fusions-acquisitions et des affaires publiques d’Airbus, et Dirk Hoke, alors président exécutif (CEO) d’Airbus Defence and Space ont également été entendus au Sénat le 17 mars (6). Ils n’ont pas de plan B. Et ils sont pressés, en raison des élections allemandes fin septembre 2021 et du départ d’Angela Merkel. Ils plaident que le modèle « Dassault de coopération est un modèle qui s’appuie sur un maître d’œuvre fort et des sous-traitants » mais n’est pas un modèle « assez connu » en Allemagne. Ils insistent sur le « partage » (de la technologie Dassault comme si elle devait être « propriété en commun ») et la nécessité de la « confiance » entre partenaires. Mais surtout Dirk Hole explique clairement pourquoi la conclusion d’un accord est pour l’Allemagne urgente : « Il est difficile de dire comment les élections de l’automne vont se dénouer en Allemagne. Les résultats du week-end dernier ne sont pas tout à fait une surprise. La crise sanitaire peut avoir des répercussions sur le résultat des élections. Personne ne peut dire avec certitude ce que sera l’issue des élections. Cependant, il est vrai qu’un changement profond est possible. Ce changement pourrait avoir un impact sur le projet SCAF ».

Le rapport du Sénat produit en juillet 2020 se voulait optimiste (2040, l’Odyssée du SCAF) – défendant « l’autonomie stratégique et la base industrielle et technologique de défense européenne » (7) – une autonomie qui, confrontée au réel, n’intéresse pas l’Allemagne, soucieuse, elle, de « partager » le savoir-faire de Dassault. Et de consolider sa base industrielle, avec le projet SCAF comme avec d’autres (char du futur, MGCSMain group combat system, patrouilles maritimes, MAWS, Maritime airborne warfare system, etc.). Tout en refusant l’autorisation d’exporter des armes comprenant des éléments allemands. Pour la France, les enjeux sont tout autres – il s’agit de sa sécurité nationale, de sa dissuasion nucléaire, de la préservation de son exceptionnel savoir-faire. Le projet patine donc pour des raisons fondamentales. Un rendez-vous entre les ministres de la Défense française et allemande est prévu mardi prochain à Paris : « Annegret Kramp-Karrenbauer se rendra auparavant à Bruxelles pour une rencontre lundi avec le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg » précise Reuters (8). « Le développement du Système de combat du futur (SCAF), le plus important projet européen de défense, a été perturbé par une querelle entre Airbus et Dassault ainsi que par des tensions entre Paris et Berlin ».

Mais peut-on marchander notre sécurité nationale ?

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